Christ incognito

 

Homeless Jesus, une sculpture de Timothy Schmalz, Parroquia Santa Anna, Barcelone —

Vendredi soir, place de la Cathédrale, Barcelone

Chère Lidy,

J’ai dû me forcer un peu ce soir, parce que j’ai été maussade toute la journée, mais je suis quand même allée chanter. Et qu’est-ce que j’ai bien fait.

On devait être une soixantaine de choristes au moins, et c’est toujours fort quand on est nombreux comme ça, le public est vite capté. Mais au tout début du concert, un type, un SDF, a commencé à se mettre au milieu, entre le public et nous, à faire des gestes bizarre, à imiter la guitare, ou autre; c’était un peu inconfortable de l’avoir là, dans les pattes… Mais au fond, il a autant le droit d’être dans la rue que nous, non?

Dans tous les cas, il est resté un bon moment et s’est collé vers moi, mais pour une fois, je n’avais pas peur. Il n’était pas méchant. Le directeur a échangé quelques mots avec lui. Et je l’ai entendu: la première chose qu’il a fait, c’est de lui demander son nom. Puis après quelques chansons, il a fini par se retirer et est allé s’asseoir dans un pot de fleur géant, un de ceux dans lequel la mairie fait pousser des arbres sur la place. Il est resté tout le concert, et j’ai pensé à ça un moment. Tu sais, quand je parlais la dernière fois, que nos voix, la musique, l’ambiance qui se produit grâce à la mélodie, crée une sorte de feu dans la nuit où chacun, de loin, a envie de se chauffer les mains. Il faut croire qu’il a dû le sentir aussi.

À l’Hallelujah de Cohen, ce moment clé où on sort de scène pour aller au contact du public, j’ai su que c’était lui que je voulais aller saluer. Je lui ai pris la main. Et depuis la chanson du “Nada” ¹, il me semblait l’avoir remarqué, puisqu’il tournait la tête dans l’autre sens, et c’était ça: il pleurait.

Une seconde. Son regard a croisé le mien. Et il en disait tellement long que j’ai cru que j’allais me mettre à pleurer moi aussi. Le nez rouge, il devait être saoul. Je l’ai pris dans mes bras. Une seconde. Il m’a serré fort.

Tu penses à ça n’empêche? Ça fait combien de temps depuis la dernière fois que quelqu’un l’a pris dans ses bras? Une seconde. Je l’ai relâché, pressé une dernière fois sa main et je suis allée vers les autres pour les saluer, mais malheureusement, des autres, j’ai tout oublié. Je suis revenue à ma place. (Je ne peux pas dire “sur scène” puisque nous sommes dans la rue, mais à ma place dans le demi-cercle).

Et une seconde. Je l’ai vu les pattes en l’air, qui se débattait pour s’extirper de son pot de fleur. Et j’ai senti une larme rouler sur ma joue. C’était son regard. Ça ma tué.

Dimanche, au Cottolengo, on chantera cette chanson à nouveau, que je ne peux jamais chanter jusqu’au bout parce que les sanglots m’étouffe à chaque fois que je l’entends:

You thought I was worth saving,

So you came and change my life.

You thought I was worth keeping,

So you cleaned me up inside.” ²

Tu te rappelles, Lidy, cette ombre qui me suivait avant? Depuis toute petite déjà. J’en avais si peur…

Et pourtant, tout ce temps… et ce soir! C’était Lui. Incognito, dans un pot de fleur. —


¹ : Une chanson originale du répertoire de Little Light, qui dit: “Nada, ya no me queda nada. He perdido la fuerza, solo tengo la voz”. Rien, je n’ai plus rien. J’ai perdu la force de me battre, il ne me reste que la voix pour chanter.

² : Tu as pensé que je valais la peine d'être sauvé, alors tu es venu et tu as changé ma vie. Tu as pensé que je valais la peine d'être gardé, alors tu m'as nettoyé de l'intérieur.”


Le PDF de l’article — Imprimez, conservez, partagez.


Previous
Previous

Pourquoi on chante

Next
Next

La traiettoria calante