Pourquoi on chante

 

Coucher de soleil sur Barcelone, depuis le troisième étage du Cottolengo

10/05/2026 — Cottolengo del Padre Alegre, Barcelone.

Chère Lidy,

J’essaie d’écrire un article sur le concert que nous avons fait ce matin au Cottolengo, mais c’est tellement difficile de mettre par écrit une expérience si dense, si profonde.

Les malades étaient aux anges, les bonnes sœurs avaient sorti leur lunettes de soleil, on aurait dit des stars ! Loretta a passé le concert entier avec nous, à frapper des mains quand il ne fallait pas, à crier “Youpi!” dans les moments sérieux, à se mettre devant les micros, on n’entendait qu’elle (et elle chante faux). Et si je peux me permettre d’en rire avec elle aujourd’hui, (c’est ce qu’on a fait) c’est parce qu’on a vécu quelques aventures ensemble, ces trois dernières années.

L’endroit

Mon premier article sur le Cottolengo commençait comme ça:

“C’est grand comme un immeuble, mais c’est une Maison. C’est une maison où vivent des malades souffrant de handicaps lourds (mentaux et/ou physiques) qui n’auraient nulle part d’autre où aller que la rue, si Las hermanas servidoras de Jesús ne les accueillaient là-bas, au sommet du mont Carmel, juste à côté du Park Güell. Et quand, depuis les fenêtres du troisième étage où je suis assignée, je regarde la vue sur tout Barcelone, jusqu’à la mer, je réfléchis au sens du mot pauvre. Les résidents ici sont pauvres, trop pauvres pour pouvoir rester dans leurs familles, mais même les princes de cette ville n’ont pas une vue comme celle-ci. Dieu prend soin de ses amis.”

Depuis le jour où j’ai commencé à être volontaire, j’ai été assignée au troisième étage, donc, à l’étage des filles. La plus petite a quatre ans, la plus âgée, quarante, peut-être. On peut les appeler “les malades”, ou “les résidentes” mais aucune d’entre elles n’a de problème a utiliser le premier. Elles savent, le mot ne porte aucun jugement de valeur.

Avec le temps, on a un peu appris à se connaître. Les routines, les bons jours, les mauvais jours, les erreurs pardonnables et les erreurs à ne plus commettre. Semaine après semaine, mois après mois, j’ai provoqué leurs sourires, j’ai essuyé leurs larmes, j’ai écouté leurs problèmes et elles… (Soupir) Elles m’ont vu grandir.

Tous les ans, donc, avec la chorale de Gospel, nous venons faire un concert de printemps.

La vie quotidienne

C’est un paradoxe constant entre un style de vie militaire et cette scène de Jumanji où une horde d’animaux sauvages sortent des portes de l’ascenseur et dévalent le couloir en emportant tout sur leur passage. On entre, mais sans jamais savoir ce qui nous attend.

Blague à part, elles sont une vingtaine à vivre ensemble et chacune d’elle parle son propre langage, qu’il faut observer pour comprendre. Certaines parlent, d’autres non ; l’une est aveugle, l’autre handicapée moteur. Et il y a tout de même une petite part d’entre elles qui ne sortent jamais de leur lit. Tu imagines? Un quotidien composé du plafond de la chambre et du couloir de l’étage. À chaque anniversaire. Le même plafond, le même couloir.

Ce que j’essaie de décrire ici, c’est le contraste entre leur quotidien (qui pourrait être si monotone si ce n’était pour le soin et le sacrifice permanent des Sœurs), et ce que nous venons offrir un dimanche matin de mai, alors que la plupart d’entre nous auraient pu partir en week-end ou faire la grasse matinée à la plage, au soleil.

Nous étions plus de cent cinquante. J’hallucine quand je vois ça, et il y a toujours un moment durant le concert ou je me retourne. Pour voir. Cent cinquante personnes, tout aussi volontaires, à choisir d’offrir la voix, le cœur, et à penser que ça en valait la peine.

Le vivant et le parfait

Ce n’est pas toujours facile. Il y a cet exercice que le directeur nous fait faire, en général en début d’année, qui consiste à se mettre deux par deux ; l’un étend les mains, paumes vers le haut, l’autre pose les siennes sur celles de son partenaire, mais sans toucher, ou à peine. Et ce dernier doit fermer les yeux, puis en confiance, se laisser guider. L’autre ira partout dans la salle, et devra éviter les autres, les obstacles et de faire paniquer son compère.

Psychologiquement et socialement parlant, c’est un exercice extrêmement intéressant. Nombre de peurs et d’histoires enfouies de l’enfance réapparaissent, seulement à la manière dont chacun (1) pose ses mains (tranquille, ou angoissé à l’idée de devoir se laisser faire?), ou (2) prends les mains de l’autre (idem).

Mais pourquoi je te parle de tout ça?

Parce que je me rends compte que le pire ennemi du créatif, du vivant, c’est le contrôle. L’envie de tout faire parfaitement. L’envie d’attraper les poignets de l’autre pour être sûr qu’il ne bougera pas (ou du moins, pas de manière imprévue).

C’est difficile de laisser faire. De laisser une tache sur un tableau, une phrase maladroite dans un texte, ou de laisser la crier “Youpi!” quand il aurait mieux valu se taire.

Et Dieu sait que j’ai toujours eu un problème avec le perfectionnisme (toi aussi tu sais…). Mais pas ce matin. Pas quand je vois Loretta si heureuse, aller chercher sa copine en fauteuil roulant pour danser avec elle.

L’an passé, elle n’avait pu venir, elle qui adore chanter. Et je trouvais ça bizarre. Effectivement: elle avait une de ses crises, et on ne l’a plus vu pendant des mois. Et Mina, aujourd’hui, qui n’avait pas l’air de savoir bien si elle avait le droit d’être là, en plein milieu, pour danser les bras levés et “faire la fête”… Sa maladie ne lui permettra peut-être pas de vivre jusqu’à l’année prochaine pour notre prochain concert. Alors je crois qu’elle a compris, elle, pourquoi on chante. Et je ne serai pas celle qui lui dira de se taire. —

Vidéo: Clarence Bekker.


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