La traiettoria calente

Pietro Giannini, sur l’effondrement du pont Morandi (Gênes, 2018) … ou la corruption du système italien?

 

Pietro Giannini au théâtre Akadèmia, Barcelone, Avril 2026 —

Ça commence avec une légende. Celle d’un paysan évanoui, qui rencontre en rêve Saint Jean le Baptise, le saint patron de Gênes. Celui-ci l’emmène dans une vallée florissante où l’air est bon et la terre fertile. Il la travaille, elle donne du fruit. Et il pense que tout cela est bon, qu’il est le maître de tout ce qu’il produit. Mais un jour, sur le chemin, il rencontre le propriétaire des terres, il signore, qui du haut de son cheval, lui montre qu’en réalité, tout lui appartient. “Tout ce que tu vois, les arbres, les plantes, les animaux, les terres: tout est à moi. À moi ! Et toi aussi tu m’appartiens.” Le paysan sursaute. Moi? Appartenir… À qui?

Il redouble d’efforts, il accumule le travail pour accumuler les richesses. Mais une nuit, la maison brûle. Tout s’envole. Sous ses pieds, il ne reste plus que des cendres. Alors Saint Jean le Baptiste lui apparaît de nouveau, et, en colère, le semondre : Je t’ai donné la terre et tu n’as pas pu résister à la tentation d’en faire ton esclave. Maintenant va les mains vides, et repens-toi. Va au château et là, fais ton offrande.

Il part, seul, de la cendre encore collée sous les pieds et comme unique possession, une mule. Après des jours de voyage, enfin, la vue s’ouvre. Le château, les douves, le pont. Devant l’entrée, il s’agenouille. Le seigneur à la fenêtre, Saint Jean en haut de la tour… Le serf fait donc son offrande. La paix est faite. Mais soudain, le sol tremble, et dans un soupir, il réalise: le pont s’effondre…

L’acteur

Seul sur la scène, la vingtaine. Son âge surprend, c’est vrai. Qu’est-ce qu’un jeune homme, un vrai Candide, voudrait enseigner à un public qui conduisait depuis vingt ans déjà, lorsqu’il est né? Curiosité oblige. Le monologue est en italien, sous-titré au-dessus de sa tête, en catalan. Les locaux apprécient grandement, et il n’épargne aucun effort pour faire de ses moments d’improvisation une occasion d’honorer la langue. Le public participe, s’implique, et la route, derrière lui, sur un écran géant, défile. On sait où tout cela nous mène, et on préfère ne pas trop y penser.

Les protagonistes de l’histoire? On fera comme quand on lit une pièce de théâtre. Une liste, au début, de tous les personnages qui apparaitront:

  • Riccardo Morandi: L’ingénieur à l’origine du pont.

  • La “Grande Famille”: Les Benetton (Oui, ceux-là même qui ont créé United Colors of Benetton).

  • Giovanni Castellucci : Directeur général d'Autostrade per l'Italia (ASPI)

  • Silvio Berlusconi: Homme politique italien qui fut, de 1994 à 2011, trois fois président du conseil des ministres.

  • SPEA: « Società Progetto Edili Autostradali ». Cabinet d'ingénierie spécialisé dans le contrôle des infrastructures routières. On notera, pour plus tard, que la SPEA appartient à 80 % au groupe Mundys.

  • Condotte d’Acqua: société de travaux publics, notamment connue pour avoir creusé le tunnel du Mont-Blanc.

  • Giuseppe Saragat: Président italien de 1964 à 1971.

  • Gabriele Camomilla: ingénieur chargé par Morandi du suivi technique du pont.

  • La Mer Méditerranée.

  • Une amie vieille comme le monde: la cupidité.

Le pont

Huit colonnes à équidistance, puis trois tours traversant successivement la rivière Polcevera, les voies ferroviaires et les quartiers ouvriers de Gênes. Les trois dernières colonnes sont plus espacées les unes des autres.

En 1960, Riccardo Morandi conçoit ce projet ambitieux: relier l’Ouest industriel et producteur à l’Est, aisé, puissant, consommateur. L’Ouest produit et l’Est envoie, en faisant ses bénéfices. Entre les deux: le “Pont de Brooklyn”, ainsi surnommé par les locaux. Après la guerre, l’acier est rare et cher, Morandi décide donc d’utiliser du béton précontraint, un béton renforcé par des câbles en métal. En 1964, durant une inspection, des gouttes lui tombent sur la tête. La construction n’est pas imperméabilisée comme elle le devrait. Mais on doit faire vite, montrer que l’Italie se relève: on accélère le processus de construction.

En 1967, deux inaugurations ont lieu. Deux pièces sur un échiquier, dont les destins sont liés. La première, celle du pont, inauguré par le président Giuseppe Saragat, saluant la foule. Accompagné de toute son escorte, son passage fut aussi le premier essai de résistance au poids du pont. (Et l’acteur d’ajouter: méthode italienne, non? Si le président passe, tout le monde passe.) La seconde, plus discrète, à 500 km de là, dans la ville de Belluno. Un jeune entrepreneur indépendant, Luciano Benetton, ouvre les portes d’une boutique de vêtement, qui bientôt obtiendrait une portée internationale.

En 1981, soit quatorze ans plus tard, Riccardo Morandi rédige un rapport reconnaissant lui-même que le pont “est en grave état de dégradation”. Il reconnaît avoir sous-estimé les facteurs gaz des usines et vents côtiers, générant un ennemi fatal: la corrosion. La proximité de la mer est un vrai problème. Les infiltrations sont bien plus graves que prévues, les haubans soutenant les tours 9, 10 et 11 sont gravement corrodés et il nomme directement, pour la première fois, la tour n°9. Morandi avait prédit la “mort du pont”.

Noël 1989, Morandi passe l’arme à gauche et laisse dans son testament la charge de son projet à Gabriele Camomilla, qui déclare qu’après inspection, “la tour 9 est dans un bien meilleur état que les tours 10 et 11”. Quelques années plus tard, une revue d’ingénierie publie un article décrivant que “les haubans sont à un niveau de dégradation qui fait peur”. Dans un cas comme dans l’autre, aucune mesure n’est prise.

1994. L’Italie, représentée ici par Silvio Berlusconi, traverse une crise économique et doit éponger ses dettes. Elle décide de privatiser (= vendre) ses biens publiques. On appelle cette époque l’ère des privatizacione.

Pause. L’acteur choisit un volontaire dans la salle. Paolo, quelle est ta couleur préférée? Le jaune, parfait. Est-ce que tu veux peindre toutes les autoroutes d’Italie en jaune? Pourquoi pas, tu peux maintenant. Tu es l’heureux propriétaire d’Autostrade per l'Italia.

Maintenant, Paolo et moi allons au bar, prendre un café. Au moment de payer la note, il tâte ses poches: oops, il a oublié son portefeuille. Qu’est-ce que je fais? Je n’ai pas trop le choix: j’invite Paolo.

Luciano Benetton, lui, pour devenir l’actionnaire principal d’ASPI, emprunte 7 milliards à UniCredit. L’idée de devoir rembourser lui-même un prêt pareil lui convenant peu, il décide… (d’oublier son portefeuille à la maison)… Il décide, par des tours et détours économiques de réinvestir l’argent dans une nouvelle compagnie, qui elle-même remboursera le prêt (manipulation appelée “leveraged buyout” dans le jargon). Atlantia devient Mundys. C’est l’ère Benetton qui commence.

Le drame

En 2009, un rapport est publié, qui pourrait s’intituler “Le pont Benjamin Button”, dans lequel on annonce que les tours, qui n’ont pas été inspectées depuis les années 90, “s’améliorent”. Michele Donferri, le directeur des maintenances de l’ASPI, est chargé de dépenser le minimum possible, il parle de simples “pertes de fonctionnalités esthétiques”.

Chaque année, de nouvelles alertes sont lancées, des rapports publiés, puis détruits ou passés sous silence. Mais aucune alerte n’est lancée par les systèmes électroniques de maintenance, donc tout va bien? En 2015, on découvre que si les alertes ne se sont pas déclenchées, c’est parce que les rats en ont rongé les câbles.

En 2017, alors que de nouveaux investisseurs entrent en scène, notamment l’Allemagne et le Japon (Italie, Allemagne, Japon…) on commence à parler de “retrofitting”: sans pouvoir admettre que des réparations sont urgentes et fondamentales, on met en place un discret plan de rénovations qui auront lieu l’année suivante, en septembre.

Mais le pont ne tiendra pas jusque-là. Le 14 août 2018, à 11h36, le hauban de la tour 9 lâche, et la structure s’ébranle. Le pont s’effondre, emportant plus d’une cinquantaine de personnes dans sa chute.

Epilogue

Giovanni, Gerardo, Samuele, Luigi, Melissa, Alberto… “Le plus âgé avait 61 ans, précise l’acteur. Le plus jeune, 7.” Quarante-trois personnes y ont laissé la vie, seize y ont survécu de justesse. Et leurs familles toujours en deuil, dans une ultime prise de vue, se tiennent debout sur les restes du pont. Ils regardent la caméra, en silence et leur regard est presque insoutenable. Derrière eux, dans le coin en haut à gauche, discret, un flot continuel de voiture traverse un viaduc blanc, flambant neuf. Le pont est déjà remplacé. —



Conseil: Pour comprendre le système politique italien moderne, il est bon de connaître son histoire. Regarder Il Gattopardo, un film de Luchino Visconti (1963), et plus récemment, une série sur Netflix, basée sur le roman de Tomasi di Lampedusa.


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