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“Being an artist means,

not reckoning and counting, but ripening

like the tree

which does not force its sap

and stands confident

in the storms of spring, without the fear

that after them may come no summer.

— Rainer Maria Rilke

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œdipe, non

Si petite et si amoureuse, déjà. Mais ce n’était pas vraiment lui, n’est-ce pas? Ni tous les autres après. C’était un autre que j’aimais. L’homme qui m’a appris à surmonter, une à une, toutes mes peurs. Celui que j’ai le plus chéri, le plus attendu, le plus pardonné. Le héros de tous mes récits. (…)

18/08/26 —

En faisant mon lit ce matin, j’ai vu que mon affiche s’était décrochée. J’ai tiré sur le dernier coin encore au mur et la punaise est tombée. J’ai vu la punaise. Je veux dire: je l’ai regardée rebondir puis rouler en pensant “ne marche pas dessus”. Et d’un coup j’ai revu Pascal. Le professeur. J’ai revu l’école, les bois, les arbres, les montagnes. Le dernier jour de la semaine, tôt le matin, on avait le droit de regarder des dessins animés. On commençait par ça. On était douze élèves au total. C’était l’école en haute montagne, c’était Pascal.

C’est dur d’imaginer que tous les grands auteurs, les artistes, avec leurs mots si vastes et leurs cheveux blancs, ont tous un souvenir comme celui-là qu’ils gardent jalousement. Un espace et un temps où tout allait bien, où tout était encore insouciant.

C’est une dangereuse chose que de vouloir y retourner.

Mais la punaise m’a pris au dépourvu. En disant ces mots dans ma tête “ne marche pas dessus”, j’ai revu Pascal tirer sur la chaussette et donner son diagnostic: tout ira bien. Mais attention aux punaises en marchant pieds nus. J’ai essuyé mes larmes, juste pour lui et il a souri.

Si petite et si amoureuse, déjà. Mais ce n’était pas vraiment Pascal, n’est-ce pas? Ni tous les autres après. C’était un autre que j’aimais. L’homme qui m’a appris à surmonter, une à une, toutes mes peurs. Celui que j’ai le plus chéri au monde, le plus pardonné, le plus attendu. Le héros de tous mes récits. Tous les visages que j’ai caressé depuis, toutes les figures masculines que j’ai voulu séduire… c’était pour lui. Faire sentir ma mère toute petite à côté, lui montrer de toutes les manières possibles: il y a un monde entre lui et moi, et ce monde qui n’appartient qu’à nous.

Tous mes chemins, tout ce temps… Toutes mes erreurs, tous mes crimes… Par amour pour lui.

Mais maintenant, si mon père n’est plus le Dieu de ma vie… ? —

 
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Personne ne veut parler de la guerre

Le vent était en train de tourner. C’était mon père qui m’avait appris à faire ça : à lire les ciels de montagne en été. Je le fais toujours, par habitude et parfois, les gens se demandent pourquoi je m’arrête d’un coup et ne dis rien. Je regarde intensément le ciel (…)

 

Le vent était en train de tourner. C’était mon père qui m’avait appris à faire ça : à lire les ciels de montagne en été. Je le fais toujours, par habitude et parfois, les gens se demandent pourquoi je m’arrête d’un coup et ne dis rien. Je regarde intensément le ciel comme si j’étais en train de lui parler mais en réalité, j’écoute.

La forme des nuages, leur couleur, la vitesse à laquelle ils défilent : il suffit de savoir lire les signes. Tout y est. Et il me semblait clair que la tempête approchait.

Ils ont mis le feu à trois voitures hier soir. Juste au coin de la rue. Et la camionnette du vitrier qui vit en bas de chez moi a été réduite en cendre. En haut, rue I. aussi apparemment.

Mais ce matin encore, on riait avec Ella, il faisait grand soleil et elle avait un arc-en-ciel sur la joue, à cause du cristal de la vitrine; on regardait des robes pour le mariage de son beau-frère, en disant Toscanie, Toscanie d’un air snob… Mais “Toscanie”, tu entends comme ce mot résonne…?

Puis le ciel s’est couvert, pas pour longtemps. Mais devant les poubelles en rentrant, un tas de cartons et au sol, posée juste devant, une mitraillette en plastique, que j’allais prendre en photo parce que je trouvais la coïncidence de la scène curieuse. Les voitures brûlées, la mitraillette. Mais en revenant du supermarché, quelqu’un l’avait remise à sa place dans les cartons, à peine visible. Tu ne trouves pas ça étrange? Que quelqu’un range un jouet à jeter? Je ne suis peut-être pas la seule à l’avoir remarquée.

Je lis un livre sur la guerre civile espagnole, et au tout début, on voit des affiches de propagande de 1936, où on peut lire “Contre le fascisme, inscrivez-vous aux milices de l’UGT”. 1936. En achetant le journal l’autre jour, j'ai bloqué sur la première page: campagne de 1er mai. “Contre les guerres et le fascisme, votez UGT”. 2026.

J’étais sur mon vélo quand j’ai senti les premières gouttes de pluie. Une sur la main, l’autre sur le front. Deux types se disputaient au feu rouge. Et puis j’ai de nouveau eu cette vision, du vieillard qui, à l’aube, en sortant sa poubelle, jetait des coups de pieds sauvages dans un carton. Comment on en arrive à jeter des coups de pieds dans la rue, avant même que la journée n’ait commencé?

À genoux dans l’Église déserte, je suis sur le point de commencer mon service. Tout tourne. Les images vont trop vite. Le soleil, la mer, c’était hier, mais les oiseaux volaient bas, déjà, j’aurais dû le voir venir. Et moi aussi je suis en colère et à personne, je ne peux le dire. Le courant a sauté. Chaque fois que je vois le visage du Christ, mon doux Jésus, c’est parce que les éclairs, violets, d’un coup l’illuminent, et je n’y peux rien, ça m’en secoue l’échine. Les rêves sont les souvenirs d’une autre vie, n’est-ce pas? Je ferme les yeux, encore plus fort et je les vois en bas, tout petits: je vise. Je secoue la tête. Il ne faut pas penser à ce genre de bêtises. Les murs tremblent, cette fois, l’éclair est tombé directement sur la colline.

Je me lève. Il est immense ce Christ, et je demande à Son Père un signe. J’ouvre le livre dans lequel, sans que je ne le remarque, mes ongles sont plantés. Je respire, et au hasard, je lis:

“Toutes les nations sont devant lui comme un rien,

Elles ne sont pour lui que néant et vanité.” ¹

Grand silence, tout à coup. Et je sais que ça ne durera pas mais je reprends mes esprits. L’orage n’est pas si proche finalement, mais on l’entend gronder et de loin, ce bruit familier: un tonnerre vieux de cent ans qui s’approche. —


¹ : Ésaïe 40:17

Aussi : Voir La mission, un chef d’œuvre de 1986 avec Jeremy Irons et Robert De Niro.

Et lire : Tu sais bien que ce sera moi, Journal (Tome IV), Julien Green.


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Tu sais bien que ce sera moi

“Si j’avais été seul au monde, Dieu y aurait fait descendre son fils unique afin qu’il fût crucifié et qu’il me sauvât. Voilà me dira-t-on, un étrange orgueil! Je ne le crois pas: cette idée a dû traverser plus d’une tête chrétienne. (…)”

 

“Si j’avais été seul au monde, Dieu y aurait fait descendre son fils unique afin qu’il fût crucifié et qu’il me sauvât. Voilà me dira-t-on, un étrange orgueil! Je ne le crois pas: cette idée a dû traverser plus d’une tête chrétienne. Mais qui donc l’aurait jugé, condamné, battu et mis en croix? N’en doutez pas une seconde : c’est moi. J’aurai tout fait. Chacun de nous peut dire cela, tous tant que nous sommes et de tous les coins du monde. S’il faut un juif pour lui cracher au visage, me voilà! Un fonctionnaire Romain pour l’interroger, un soldat pour le tourner en dérision, un bourreau pour le fixer avec des clous sur le bois afin qu’il y reste jusqu’à la fin des temps, ce sera encore moi, je saurai faire tout ce qu’il faudra. Un disciple pour le trahir? Ne cherchez pas: je suis là! Un disciple pour l’aimer? Voilà le plus douloureux de toute cette histoire, le plus mystérieux aussi, car enfin Tu sais bien que ce sera moi.” ¹


¹ : Journal (tome IV), Julien Green.

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It does come. But it comes

only to the patient,

who are there as though eternity lay before them,

so unconcernedly still and wide.

I learn it daily, learn it with pain

to which I am grateful:

patience is everything!”