Sérendipité
Sérendipité — [n.f.] Du mot anglais Serendipity qui décrit l’art de faire une découverte inattendue alors qu’on cherchait tout autre chose.
Ça fait un mois et quatorze jours que je me suis lancée dans cette aventure. Peindre. Peindre tout. Peindre dehors, peindre ma chambre, peindre tout Barcelone s’il le faut… Peindre comme l’acte qui soigne tout, qui prend tout sous son aile.
Mon secret, celui que je n’ai encore osé dire à voix haute, c’est que j’aurais aimé être béguine. Bé…quoi? j’entends dire. Au Moyen-âge, les femmes avaient deux chemins de vie possibles (trois peut-être): se marier ou entrer au couvent. Pour les plus rebelles, celles qui rêvaient d’indépendance: le bordel, ou être la maîtresse personnelle d’un grand seigneur.
Jusqu’aux béguines. Ces femmes chrétiennes émancipées choisissaient de consacrer leur vie à Dieu sans devenir religieuses. Elles vivaient entre femmes, dans de petits villages entourés de murs, oasis cloîtrés au cœur des villes ou des campagnes et consacraient leurs journées au soin des malades. Elles pouvaient conserver leur bien, exercer un métier, et sortaient des béguinages pour travailler et aider la communauté.
Vivre la foi, non en se séparant du monde, mais en le côtoyant au plus profond. J’en avais les yeux brillants...
Mon problème, c’est qu’officiellement, elles n’existent plus. Marcella Pattyn nous a quitté en 2013, à 92 ans et avec elle s’est éteint un ordre qui jusque-là s’était perpetué pendant plus de 800 ans.
Je cherchais une solution.
Au XIIIème comme au XXIème siècle, il faut bien commencer quelque part. Et le seul endroit que je connaisse où tout prend forme, où tout peut naître, c’est la rue.
Qu’est-ce que je sais faire? Écrire des poèmes, peindre. Je peux faire ça dans la rue? Il faut essayer. Ce peut être d’utilité à la communauté? C’est la communauté qui dira.
Alors je me suis lancée. Aux pieds de la Sagrada Família, j’ai pensé: quelle meilleure patronne pour encourager une idée si folle? La peur au ventre, le pinceau tremblant, j’ai ouvert la mallette, spécialement arrangée pour en faire une boutique d’art miniature ambulante et j’ai peins, peins, peins. J’ai récité mes prières, chaque matin au son des carillons. J’ai essuyé des larmes, de terreur ou de joie, et la sueur sur mon front. Et j’y suis retournée chaque jour, un petit moment.
J’ai fait des rencontres incroyables. Des personnes du monde entier. Les enfants s’approchent, regardent, je leur tends le pinceau parfois, ils essayent. Il y a ce type, allemand qui n’a rien dit et s’est mis derrière moi pour regarder. Il a dû rester plus d’une demi-heure debout de la sorte sans mot dire. J’ai essayé d’engager la conversation avec lui: rien. Un reniflement et un hochement de tête. Deuxième tentative, oui, oui, il comprend l’anglais mais toujours rien. En fait, en terminant, j’ai fini par comprendre que tout ce temps, il attendait. Il voulait acheter la peinture.
Puis il y a eu J. qui s’est approché le tout premier jour, où je n’avais aucune idée de ce que je faisais encore, avec la boîte de peinture à même le sol. Il est venu, s’est présenté, m’a offert une bouteille d’eau pour que (je cite:) “je puisse continuer à peindre avec cette chaleur sans risquer de tomber dans les pommes”. Et il fut l’un des premiers à avoir acheter une de mes cartes.
Enfin, il y a eu le jour incroyable où Stephanie Bower (maître de l’urban sketching et auteur de trois livres sur le thème) s’est posée avec moi tout une matinée pour dessiner. (J’ai toujours du mal à y croire).
Alors je ne sais pas encore où tout cela va mener, il est trop tôt pour le dire. Mais j’ai déjà vécu des histoires incroyables, et chacun/e d’entre vous qui vous êtes exclamés “Oh, look how pretty!” en passant faites que je n’ai plus le choix maintenant: il faut continuer. ♡ —
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