œdipe, non

18/08/26 —

En faisant mon lit ce matin, j’ai vu que mon affiche s’était décrochée. J’ai tiré sur le dernier coin encore au mur et la punaise est tombée. J’ai vu la punaise. Je veux dire: je l’ai regardée rebondir puis rouler en pensant “ne marche pas dessus”. Et d’un coup j’ai revu Pascal. Le professeur. J’ai revu l’école, les bois, les arbres, les montagnes. Le dernier jour de la semaine, tôt le matin, on avait le droit de regarder des dessins animés. On commençait par ça. On était douze élèves au total. C’était l’école en haute montagne, c’était Pascal.

C’est dur d’imaginer que tous les grands auteurs, les artistes, avec leurs mots si vastes et leurs vis si intenses, ont tous un souvenir comme celui-là qu’ils gardent jalousement. Un endroit et un temps où tout allait bien, où tout était encore insouciant.

C’est une dangereuse chose que de vouloir y retourner.

Mais la punaise m’a pris au dépourvu. En disant ces mots dans ma tête “ne marche pas dessus”, j’ai revu Pascal tirer sur la chaussette et donner son diagnostic: tout ira bien. Mais attention aux punaises en marchant pieds nus. J’ai essuyé mes larmes, juste pour lui et il a souri.

Si petite et si amoureuse, déjà. Mais ce n’était pas vraiment Pascal, n’est-ce pas? Ni tous les autres après. C’était un autre que j’aimais. L’homme qui m’a appris à surmonter, une à une, toutes mes peurs. Celui que j’ai le plus chéri, le plus pardonné, le plus attendu. Le héros de tous mes récits. Tous les visages que j’ai caressé depuis, toutes les figures masculines que j’ai voulu séduire… c’était pour lui. Faire sentir ma mère toute petite à côté, lui montrer de toutes les manières possibles : il y a un monde entre nous, et ce monde qui n’appartient qu’à nous.

Tous mes chemins, tout ce temps… Toutes mes erreurs, tous mes crimes… Par amour pour lui.

Mais si mon père n’est plus le Dieu de ma vie… ?

Je ne sais pas finir cette phrase. —

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