La cour des miracles
29/08/2026 — Parc de la Sagrada Família, Barcelone.
“Va, va, ‘faut pas qu’y te voient parler avec moi! Va!”
Le turc est assis sur la rambarde, il finit une cigarette en me poussant gentiment du pied. Il n’y a personne dans le parc, je veux dire: aucun de ces vendeurs ambulants qui étalent leurs marchandises sur des draps blancs et sont aux aguets, prêts à tirer d’un coup sur la corde si besoin et à partir en courant. J’ai bien reconnu quelques visages en arrivant mais tout le monde lève le nez, mains dans les poches, marchandises dans les buissons. Ils se dispersent, se fondent dans la masse et attendent que la police s’en aille. Même la gitane s’est levée. Il va falloir s’adapter.
La cour des miracles, c’était ce quartier de Paris aux XVème et XVIème siècle où vivaient les mendiants, les prostituées, les crève-la-faim et les voleurs. De jour, ils partaient dans les beaux quartiers, infirmes, aveugles, provoquant la pitié pour un sou et mendiant au nom de la charité chrétienne. Puis le soir, ils rentraient dans leurs quartiers, et recouvraient miraculeusement la vue ou l’usage de leurs membres. D’où le nom de “Cour des miracles”. Je ne pensais pas qu’elle existait encore.
Le roi de Thunes, ce serait ce turc, qui m’a pris sous son aile depuis mon arrivée. Je ne vends pas les mêmes choses. Moi, j’installe mon chevalet et je peins. Mais il est vrai que les premières fois, j’avais peur qu’un de ces vendeurs ne se dispute avec moi pour marquer son territoire. Rien de tout ça. J’ai découvert une solidarité étonnante entre eux. Et au fil des semaines, beaucoup sont venus jeter un œil à ma petite mallette de peinture, ma boutique d’art miniature déguisée.
Il semblerait que, comme la marquise des anges¹, je sois maintenant l’une des leurs. Ça ne me dérange pas. Je me suis faite à l’idée. C’est la vie d’artiste que j’ai choisi. Ils sont peut-être un peu bourrus vus de l’extérieur et légèrement menteurs, mais je préfère encore leur compagnie à ceux qui, en costume dans les bureaux font croire, eux, qu’ils ne sont pas des voleurs. —
¹ : Angélique, marquise des anges, une série de romans historiques écrits par Anne et Serge Golon (1956). Adaptés en film à partir des années 60.
